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samedi, 20 février 2010

20/5/88

l'hiver, à la fin de l'après-midi, quand les lumières des réverbères s'allument, vers les quatre heures, un peu avant la tombée du jour, tu peux voir les patineurs qui tournent en rond dans l'espace clos de la patinoire du parc, un tout petit espace quand on pense à la vastitude du monde / tu observes attentivement les patineurs & tu te demandes : « mais qu'est-ce qu'ils font ? » / eh bien, un homme assis, seul, sur un banc, quelque part, n'importe où, peut toujours donner l'impression d'être en train de se reposer, de réfléchir, de rêver, indifférent au monde qui l'entoure, mais les patineurs ne font rien, eux, ils ne vont nulle part, ils sont venus exprès sur ce petit bout de terrain gelé seulement pour patiner, pour être en mouvement, pour rien, pour tourner en rond, rond, macaron, dans le vide éternel du rien / on dirait une bande de malades mentaux qu'on a laissé sortir pour une heure dans la cour de l'asile / je revenais de la bibliothèque de la rue Sherbrooke, à pied, un soir de grand froid, c'était au mois de janvier, je crois, les haut-parleurs faisaient grincer une musique de valse métallique dans l'air glacé, & il y avait cet unique patineur, un patineur fluet, minuscule, qui glissait doucement sur ses lames, absolument seul sur l'étang gelé du parc Lafontaine / ce fou m'a effrayé, ce fou lâché lousse dans la ville, ce fou se propulsant vers rien du tout, comme une absurdité sans nom, dans le vide de l'existence, ce fou affichant, sans la moindre pudeur, une solitude d'une telle densité, d'une telle crudité, d'une telle humanité, qu'il avait bien de quoi faire pleurer à chaudes larmes l'homme le moins pleureur du monde

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