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lundi, 15 février 2010

31/3/89

miss Double V. ne m'en veut pas, cette nuit, les longues bougies rose bonbon l'ont fait mollir dans toutes ses colères / alors raconte-moi une belle histoire, s'il te plaît, une histoire triste d'enfant & de roi / d'accord / « il était une fois un homme / cet homme était mon père » / (mon père est mort la même année qu'Elvis Presley, le même mois, presque le même jour / mon père fumait des Benson & Hedges, il était américain & il est mort il y a plus de dix ans / the King is dead / mon père n'était le roi de rien, j'allais dire de rien sinon de son propre rien, mais je me reprends, mon père n'était le roi de rien, sinon de sa propre souffrance / & encore / je crois plutôt que même cela ne lui appartenait pas, pcq il était un père comme on les fabriquait autrefois, pcq il était américain & que « souffrir » est un mot étranger à leur langage / mais comment savoir ? / mon père était un sphinx américain / depuis cette matinée hallucinée, depuis ce lundi d'août horriblement ensoleillé, je ne suis jamais retourné sur sa tombe / je sais qu'il est là-bas, quelque part, que la petite urne est fichée dans l'un des flancs de la Baleine cosmique qu'on appelle le Mont-Royal, qu'il voyage autour du soleil sans jamais bouger de là où il est / je sais qu'il n'est plus rien, même pas le roi de ce rien, & que cette fois il l'est vraiment & pour très longtemps encore / il est celui par qui je suis venu ici / je ne pense presque jamais à lui / un soir, ma mère a dit une chose très belle à ses filles, elle a dit : « j'ai toujours pensé que je cesserais de me teindre les cheveux le jour où ceux de mon mari seraient gris, pour être comme lui » / il avait les cheveux noirs le jour où il est mort, ma mère est encore « blonde », elle, aujourd'hui / il y a de ça quelques années, alors que je buvais de la bière avec mon ami Alban & que j'évoquais tel de mes frères, il a sursauté & il a dit : « quoi ? ton frère ? » / il était persuadé depuis toujours que j'étais fils unique / je crois bien qu'il avait raison, je ne lui avais probablement jamais parlé des autres / les autres, c'est vrai, n'existaient plus tellement pour moi / ils avaient été si nombreux que je n'étais jamais parvenu à retenir leurs noms / ma famille n'était pas un secret bien gardé, de ceux qu'on hait ou qu'on chérit dans la délectation du silence / avec le temps, nous avons appris à être polis les uns envers les autres / nous sommes les enfants d'une même mère qui se teint toujours les cheveux & d'un père rendu à la terre, nous sommes devenus nous-mêmes les moyeux d'autres univers, monolithiques ou disloqués, tirés vers d'autres lumières ou s'enfonçant petit à petit dans la nuit / je n'ai pas envie d'en parler, on ne parle pas de ce qu'on ne connaît pas / depuis quinze ans, depuis que j'ai quitté la maison de mon père, je n'ai jamais pu m'asseoir à une table avec plus d'une personne sans éprouver que quelque chose commençait à se déglinguer en moi, que je me mettais à perdre mes moyens, que je me défaisais dans la gueule d'un piège dont l'énigme me restera à jamais impénétrable / une part de moi est encore & toujours assise à la grande table familiale, dans la morne lumière d'une fin d'après-midi, sous le regard angoissé du père / je veux me lever & m'en aller, partir, sortir, aller m'asseoir sur le bord du trottoir & pleurer & vomir / quelle chose étrange que ce qu'on appelle une famille, ce rêve désastreux d'un homme & d'une femme qui se sont aimés)

 

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