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jeudi, 18 février 2010

7/11/88

j'ai tous les défauts possibles & impossibles, dont celui d'être gaucher, comme ma mère & sa mère à elle /  c'est elle, ma tendre mère, qui a fait entrer l'alphabet dans ma main gauche quand j'étais tout petit, longtemps avant qu'il ne soit temps d'aller à l'école / je n'ai jamais aimé l'école mais j'y ai très bien réussi, naturellement, j'ai toujours été premier de classe dans toutes les matières / c'est comme ça / à l'école, dès les premiers jours de la première semaine, il s'est produit une étrange rupture : j'ai tout de suite observé que tous les enfants autour de moi se servaient de leur main droite pour écrire, alors j'ai fait comme eux, sans rien dire, je l'ai fait tout seul, gentiment, avec application, pcq je voulais être un bon élève / la toute première chose que j'ai apprise à l'école a été de désapprendre à écrire, puis de le réapprendre entièrement / j'ai appris à tracer toutes les lettres de l'alphabet pour la deuxième fois de ma jeune existence, avec mon autre main, cette fois, & je n'ai plus jamais écrit de la main gauche de ma vie / je me suis très souvent interrogé sur la signification de cette catastrophe secrète, anodine & molle, & je le fais encore aujourd'hui / peut-être est-ce ce qui a fait de moi un autre, à jamais / je me demande ce que j'aurais écrit & comment je l'aurais fait si j'avais toujours écrit de la main gauche / mais peu importe / l'essentiel est que j'ai renoncé, pour toujours, semble-t-il, à retrouver le chemin menant de l'écriture à ma main gauche & de ma main gauche à la femme si belle, si attentionnée, si bonne, qui, dans une cuisine solitaire des années 1950, a fait de moi l'être miraculé capable de lire & d'écrire / j'ai connu l'Éden de l'écriture dans la pénombre enveloppante de cette cuisine, auprès d'une femme lumineuse aux lèvres rouges & mobiles / après, une fois perdu le chemin de la main gauche, tout ce qui pouvait venir de l'écriture ne pouvait que me chasser de plus en plus loin du paradis, je suppose, dans ce qu'il faut bien appeler l'enfer du monde, puisque le monde n'est fait ni pour les gauchers, ni pour les enfants, ni pour ces êtres étrangement catastrophés que sont les gens dont on dit qu'ils écrivent

 

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