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samedi, 20 mars 2010

20/10/84

je sors de la bibliothèque les mains dans les poches & le crâne vide, je traverse en courant la rue où des autos de malades mentaux foncent sur moi à toute allure pour me manger, je longe la cour de l'école qui est un zoo de frénésies & d'hurlages terrifiants, puis je m'assois sous un arbre mort, au milieu du parc désert, je respire un bon coup l'odeur tissée de pourritures végétales s'exhalant du grand corps de l'automne qui s'est affalé sur la ville, & je me mets à écrire, en silence, dans le secret douillet de ma tête, une lettre à personne / cher Personne, je suis venu au monde sous le signe du Cancer & je dois avouer qu'il m'a fallu pas mal d'années pour apprendre à m'en accommoder, ce qui n'est pas peu dire, messire / aujourd'hui je peux me déclarer presque satisfait d'appartenir à la sombre confrérie des amants de la lune, un infime fragment de rayon lunaire se trouve emmagasiné dans l'un des tiroirs centraux de ma petite teste, à partir duquel il règle le mouvement de mes marées intimes, mais comme je suis né un quatre juillet, l'été est la saison que les Fées ont choisie pour me faire payer le terrible privilège de vivre / j'aime le printemps d'ici, qui ne ressemble jamais au printemps, naturellement, j'aime cette température qui mêle toutes les températures possibles & impossibles, j'aime la désolation de la ville sale & boueuse quand les neiges s'en retirent, j'aime que la nature bafouille & trébuche & que rien ne se décide à fleurir alors que le bon peuple n'aspire plus qu'au salut par la tulipe / j'aime l'automne crépusculaire, sa température de bien-être social, ses jeux de massacre qui saignent les pauvres arbres stupides, j'aime les plaisirs de la réclusion grise, la marmite sur le feu & la mélancolie au cœur, j'aime les pluies narcissiques & l'onanisme des après-midi derrière la fenêtre close / j'aime même l'hiver abhorré quand je lui ris au nez, tout au long des longues nuits de neige passées à me laisser raconter des histoires par des bouteilles complaisantes, vindicatives, échevelées, gouailleuses, tonitruantes, mais l'été, toujours, me démolit / j'aurais beau éplucher tous mes calendriers, j'en viendrais toujours à la même conclusion, l'été est une saison impossible, un gouffre tourmenté qui ne sert tout entier qu'à maudire la vie & à blasphémer le soleil / j'ai essayé, pourtant, de l'aimer, je me souviens de vastes après-midi à sucer le vent sous le dôme du ciel, à regarder les nuages dessiner des figures de dieux & de déesses improbables en me disant : « aime tes sens sous le soleil, apprends les paisibles plaisirs de la patience & de la suffisance / toujours il fait plus clair le jour que la nuit / ce n'est pas qu'à savoir, c'est à connaître », & j'ai connu l'enfer, oui / je n'y peux rien, c'est natif, le rayon de lune en moi se met à se ratatiner douloureusement dès que commencent à déferler ces horribles journées gorgées de soleil & de chaleur qui n'en finissent plus de durer / Albert Camus a écrit : « le châtiment sans jugement est supportable / il a un nom d'ailleurs qui garantit notre innocence : le malheur », & je suis bien d'accord avec lui / voilà de quoi faire juter de contentement la plus sévère des Fées veillant sur mon existence

 

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