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samedi, 27 mars 2010

17/9/83

je suis bien célibataire & bien malheureux, bien malade aussi / mon Dieu, je n'en peux plus, je ne vis plus / je n'ai pas la moindre idée de ce que j'ai, je dois passer la moitié de mes journées couché pour échapper aux effrayants vertiges & à tous ces maux incompréhensibles qui ne font que s'aggraver de semaine en semaine depuis le début de l'été / j'ai peur de m'effondrer dans la rue comme ça m'est arrivé je ne sais plus combien de fois ces deux dernières années & qu'on me transporte à l'hôpital en ambulance pour me faire foutre à la porte comme un pauvre hystérique de roman-savon après m'être fait dire six ou huit ou dix heures plus tard que j'étais en parfaite santé / je ne travaille pas, je n'en suis plus capable, alors je songe, je ne fais pratiquement plus que ça à longueur de journée, je me torture, je deviens folle / quand il m'arrive encore de m'arracher d'ici c'est pour aller traquer la mamelle dans le bar du monde, mon passe-temps de toujours, mon seul vice, ma marotte idiote & complaisante, rien d'autre ne m'a jamais vraiment intéressé dans la vie, je le vois bien maintenant que je manque de tout & que je n'ai envie de rien / oui, je sais ce qu'on dit, le sexe est une chose éminemment banale, une occupation, une activité physique comme une autre, je l'ai découvert tout petit, & pourtant l'idéal est que l'existence soit une inépuisable talle de jeunes touffes perpétuellement consentantes, de mignonnettes à jamais dégoûtantes de miel & s'offrant de toutes leurs jolies fentes odorantes / quelle misère, quelle connerie que d'aimer le féminin à ce point / qu'importe / mieux vaut être vivant & bander toujours que d'être mort & impuissant, voilà ce que je crois, moi / un jour, je me suis laissé aller à noter cette simple phrase sur un bout de papier : « faire vite, avant que les corps ne se fanent » / je l'ai noté, j'ai donc dû le penser / j'ai retrouvé par hasard ce petit bout de papier froissé hier ou avant-hier / ça n'allait pas très fort non plus à l'époque, évidemment, j'avais déjà commencé à devenir l'ancêtre de l'étrange malade que je suis aujourd'hui, on dirait bien, mais ce n'était pas à mon propre corps que je pensais le jour où j'ai écrit cette phrase / je me rappelle très bien ce jour-là, je m'en souviens « comme si c'était hier », la mémoire que j'ai a toujours été assez redoutable / je suivais un cours d'histoire de l'art, au mois de décembre 1974, il y avait de la neige, dehors, la rivière n'était pas encore gelée, ses eaux étaient noires entre les berges déjà toutes blanches / c'était le matin, le ciel était couvert, il faisait gris / l'ennui que j'éprouvais à écouter le petit prof à peine plus âgé que moi parler de tous ces prodigieux chefs-d'œuvre des siècles passés était immense, écrasant / j'avais vingt & un ans, la vie s'enfuyait à toute allure dans toutes les directions à la fois & il y avait tous ces corps, tous ces corps de femmes jeunes, tous ces sexes vivants, frais, réels, toute cette existence immédiate, innombrable & poignante que tout menaçait de déliquescence & à laquelle j'aurais voulu mêler sans fin la mienne pour ne plus jamais mourir / cet écrivain français, Louis-Ferdinand Céline, que j'ai découvert l'année dernière, disait qu'il donnerait tout Baudelaire pour une nageuse olympique / je donnerais tout Céline pour une connasse de vingt ans si elle pouvait avoir toujours vingt ans, voilà ce que je dis, moi / au revoir & merci mademoiselle


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