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jeudi, 01 avril 2010

5/2/83

être riche, c'est avoir enfin la possibilité de commencer à essayer de cesser d'être un être humain / oui / pour quelques millions de dollars, américains, comme il se doit, nous savons parfaitement ce que nous vendrions, moi & moi-même : non pas notre âme, puisque l'histoire récente de notre civilisation nous l'a fait perdre, mais notre humanité / tout cet argent nous permettrait alors d'entreprendre la seule tâche qui en vaut peut-être la peine, ici-bas, celle de se déshumaniser, de tendre à être le plus inhumain possible, de devenir, en s'élevant loin au-dessus de toutes les contingences, un être a-humain / un millionnaire philosophe en aurait les moyens / il pourrait être ce super-robineux de luxe désentravé, désenvasé du contrat d'humanité qui nous tient tous en esclavage / il romprait tous les liens qui l'attachent à la société, il n'aurait plus besoin d'apprendre, de se cultiver, de travailler, d'être utile & productif, de rendre des comptes / aucune forme de responsabilité ne le lierait plus à qui que ce soit ni à quoi que ce soit / il serait en mesure de tuer en lui l'émotion, les sentiments encombrants qui asservissent encore l'homme socialement libre aux Autres Inc. / un millionnaire qui possède plus qu'il n'en faut pour se nourrir & se loger peut très bien vivre paisiblement, durant de très, très longues années, en se droguant à l'héroïne, par exemple / il peut aussi acheter, ou louer, ce qui est encore mieux, n'importe quel objet sexuel, parmi les plus beaux, les plus sains & les plus cher, & en user selon son bon vouloir, en nombre & en durée, jusqu'à en être entièrement blasé ou s'en trouver parfaitement comblé / d'une manière ou d'une autre, le voici à présent émancipé des chaînes du désir, du couple, de la domesticité sexuelle / & puis, grâce à son avion privé, notre homme se couche à Prague & s'éveille à New York, il déjeune à Hong Kong & soupe à Rio, il éjacule à Bangkok & se pique à Madrid / la distance n'a plus de sens, la terre s'aplatit devant lui : il se rit de l'espace / ou bien il se claquemure chez lui, des mois, des années durant, si ça lui chante / la nourriture, la drogue, les objets sexuels, les boissons, les médicaments, les jouets, tout lui est livré à domicile sur un plateau d'argent / il n'a pas la moindre idée de la provenance de ce qui l'environne / pour lui, tout existe en soi, miraculeusement, dans l'intemporalité des choses éternelles où n'entre aucune part de labeur humain / il n'a besoin ni de montre ni de calendrier, le jour & la nuit s'abolissent, le temps n'existe plus / il se teint les cheveux & confie le soin de son corps à la chirurgie esthétique / il s'habille en femme, en nazi, en Roi-Soleil, en pape, en fakir, en clown, en boucher ou en gérant de banque / il est devenu n'importe qui, il peut être n'importe quoi / il s'est détaché de toute identité / ses gens l'appellent Caca, si tel est son bon plaisir, & il a toutes les chaînes de télévision du monde sous son toit / dans dix mille ans, les hommes qui auront atteint le stade évolutif de l'a-humanité vivront peut-être ainsi, hors du temps, de l'espace, de l'identité, de l'émotion & du désir, dans un monde merveilleux où ils auront désappris d'aimer, de souffrir & de connaître / & quel sera alors mon nom sinon celui du Prophète ?

 

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