Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 05 avril 2010

30/7/82

le petit jour naissant, l'aube fragile & terne, les murs sombres d'un vieil appartement de la rue Berri & Tom Waits qui râle doucement dans un coin, à la fenêtre un gros matou sale qui fait le dos rond & puis une belle fille de vingt-deux ans, bien en chair, bien pulpeuse, assise, là, dans le fauteuil miteux, qui mange des noix & qui parle d'oiseaux & qui s'envoie la dernière bière de la nuit au goulot / je ne me sentais pas trop mal à mon aise dans ce décor de film « beat » en noir & blanc, saturé d'alcool & de bonne marie-jeanne, gonflé à bloc par tous les sucs délicieux de la nuit, frétillant de désir comme un poisson d'amour / c'était la première fois, la première nuit avec la demoiselle toute en lèvres rondes & mamelles & plénitude, une de ces créatures de rêve que des hommes étranges paient pour voir gigoter dans tout juste ce qu'il faut d'ombre & de lumière, au milieu du chrome & des décibels hurlants / mademoiselle travaille sur le boulevard Saint-Laurent, ce soir, cette nuit, son corps nu couvert de regards, elle pense peut-être à moi en ce moment, dans la fumée & le bruit, mademoiselle que les yeux des mille clients rendent luisante de beauté & de brûlante sexualité comme un totem ruisselant d'énergie, tandis que je songe à elle, ici, dans la chaleur du soir, sous le doux abat-jour / regardez-la bien, camarades, c'est à moi que cette salope donne tout ça, oui, & c'est gratuit pour moi, les gars, c'est gratuit & c'est bon / j'irai m'y remettre, dans ce décor, sur le divan défoncé, les jambes allongées tout du long, je me sens presque à ma place, là, avec cette chienne de soie humide, les lourds boudins de ses cheveux sur ses épaules, le verre de gin & le paquet de cigarettes, sa langue molle sur la mienne & Tom Waits soufflant sur le monde endormi, cobwebs from an empty skull / le clair-obscur, une petite touche de perversion pour électriser l'atmosphère, à quatre, cinq heures du matin, au bord de l'orgasme, dans un grisant désordre de raies, de courbes, de poils, de dents, d'odeurs, & comme une enveloppe toujours un peu sordide tout autour de tant de beauté brute, une bouteille vide à l'abandon, forcément, & demain le réveil à midi / mademoiselle est « danseuse nue » & un petit peu putain à ses heures, elle me prend sous son aile, elle me conduit chez elle & elle me raconte, elles font toutes ça, qu'elle en a ras le bol & par-dessus la tête, ras le bol de la « main », des bars minables, des ivrognes entassés dans les salles crasseuses, des petites villes de province, de la « racaille », comme elle dit, & des sollicitations & du harcèlement & du saint monnayage de la fesse / elle a vingt-deux ans, ma petite chérie, elle « travaille » depuis l'âge de dix-huit ans, elle sait manier l'organe central de l'homme & s'asseoir comme il faut sur son visage & faire toutes sortes d'autres choses comme une grande & ses fesses qui ne sont pas toujours très propres sont une véritable splendeur / un jour, bientôt, peut-être, elle aimerait élever deux ou trois morveux, dans un petit coin tranquille, avec ou sans homme pour veiller au grain, & jouer du piano ou du violon dans le soir qui descend & avoir quelque chose qui pourrait ressembler à une espèce d'existence / j'y songe, je pense à elle, pendant que j'y suis, ma demoiselle, ma petite danseuse-mamelon, je songe à sa magnifique crinière de sauvageonne boudinée serré, à ses seins d'une rondeur & d'un poids parfaits, à sa bouche de professionnelle, au fouillis de sa chambre toujours sens dessus dessous qui ressemble à l'incohérence de sa vie / ça m'a un petit air de déjà-vu, tout ça, Tom Waits racontant ses histoires crapuleuses & ses running shoes à elle toujours traînant n'importe où, des running shoes rouges, tout à fait comme dans les chansons du vieux Tom, red shoes by the drugstore, ce n'est pas moi qui serais tombé sur une économiste aux cheveux blonds, les pauvres attirent les pauvres, couchent avec les pauvres, boivent le jus d'orange du lendemain de la veille avec d'autres pauvres / ah, j'irai m'y remettre encore, cette nuit, je jetterai mon chandail sur l'ampoule nue pour nous donner un peu d'intimité comme je le fais toujours & je la baiserai comme un homme qui aime baiser les femmes peut baiser une belle femme baisable / une nuit que nous étions chez moi en train de nous soûler comme des animaux, je lui ai montré le vieux violon déglingué de mon pauvre père & elle l'a examiné un moment avec une grande attention & elle a dit qu'il n'avait pas d'âme / l'âme, c'est cette petite pièce de bois à l'intérieur, debout dans le cœur de l'instrument, je ne savais pas ça, & plus tard elle m'a fait voir son violon à elle & l'âme y était bel & bien, ce coup-là, & elle s'est mise à en jouer, pas très bien, nue & triste & belle dans la chambre calamiteuse / mon âme à moi, j'ai parfois l'impression que je l'ai dans la queue / & pendant qu'elle mènera son corps si plein, ses yeux si bleus & les doux boudins de ses cheveux au bureau du « bien-être social » pour avoir de l'argent pour pouvoir acheter encore plus de cocaïne & de gin & de poulet barbecue, je rentrerai chez moi & je trouverai dans la boîte aux lettres l'enveloppe d'Hydro-Québec, le faramineux compte de 124,19 $ qui me fera claquer des dents / comment je vais payer ça, moi ? / quel calvaire, chaque nouvelle goutte refait déborder la vase, ce n'est pas de la littérature, ça, Madame, c'est ce qu'on appelle la vraie vie vraie, ça, Madame / oh, cette envie, ce besoin de courir chercher refuge au creux de ses bras, ma doulce, ma tendre putain, & qu'elle me garde contre elle, toute la nuit, toute la journée, le rideau fermé, la lumière éteinte / j'aime ses seins, j'aime sa peau, je veux rester là, je ne veux plus bouger, je ne veux plus m'en aller / elle m'apporte une cigarette & un cendrier & de la marijuana, elle laisse là nos vêtements jetés en tas au milieu de la chambre, elle ne remet pas les choses en ordre dans cette sombre pièce, non, elle ne met pas d'ordre non plus dans sa belle chevelure toute emmêlée, elle se met toute nue comme une païenne & elle s'assoit sur ses talons, au milieu du lit, en face de moi, ses seins lourds & pleins bougeant quand elle bouge les bras, ses cuisses ouvertes pour que je puisse bien voir le renflement des lèvres brunâtres & sentir encore l'odeur montant de son sexe / elle revient de la cuisine en fredonnant & de la paume de ses mains elle fait rouler deux grosses oranges sur son ventre un peu mou & elle a ce sourire de bonne mère voluptueuse / elle s'assoit devant moi, sur le lit, les jambes écartées, elle fait glisser une orange épluchée sur sa fente moelleuse, elle l'enduit de son odeur à elle, elle la mouille de son jus, sans cesser son sourire, & elle me la fait sentir & manger, un quartier à la fois / j'aime ta bouche, ma putain, j'aime ton cul sale & tes mains & tes petits doigts si fins / je veux que tu me racontes des histoires tout l'après-midi, je veux boire de la bière, le rideau tiré, & cochonner les draps en mangeant des mets chinois comme la dernière fois & rire & roter & fumer des Gitanes en écoutant Tom Waits encore, Blue Valentine & Foreign Affairs, oui, & cette fameuse paire de seins à me mettre dans la gueule quand ça me plaît, & téter fort en m'y accrochant à pleines mains / rester là, dans l'antre sombre, dans la chambre en désordre, tassés dans la boule de notre chaleur, & que tu me chevauches longtemps & que j'habite longtemps le paysage de ton visage défait & hurlant de plaisir par en-dedans, & que tu fasses non de la tête, les cheveux dans la face & battant tes épaules, que tu deviennes l'incarnation de ma longue graine plantée dans ton ventre, que tu deviennes ma longue graine faite femme, comme si tu avais poussé au bout de moi, au bout de ma branche, dans l'axe de mon sexe, excroissance fabuleuse de mon corps, & que ça n'en finisse plus, bagnards nous deux dans la prison du plaisir, plus grands que nature, & n'être plus jamais rejeté par le jusant dans la moiteur du drap comme un noyé sur un écueil

 

Écrire un commentaire